La France veut refondre MiCA pour favoriser les stablecoins en euros
Les quatre principales autorités françaises ont publié le 21 octobre 2026 une contribution conjointe à la révision du règlement MiCA, proposant une refonte stratégique des règles de régulation des cryptoactifs à l'échelle européenne. Cette démarche unie de la direction générale du Trésor, l'Autorité des marchés financiers (AMF), la Banque de France et l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) marque un virage décisif : transformer MiCA en levier de souveraineté monétaire pour l'Union européenne.
Le timing n'est pas anodin. Ces propositions surviennent quatre mois seulement après l'entrée en vigueur de la première version de MiCA (30 juin 2026), au moment où les autorités européennes ouvrent le débat sur une possible réforme du règlement. Pour la France, l'enjeu est clair : avant que d'autres acteurs façonnent le cadre, affirmer une vision française de ce que doit devenir la cryptofinance en Europe.
Arrêter les stablecoins non conformes, favoriser l'euro
Au cœur des propositions françaises : une volonté affichée d'étouffer les stablecoins adossés au dollar sur le marché européen. L'AMF et ses homologues demandent que les prestataires agréés dans l'UE soient interdits de fournir des services sur des stablecoins qui ne respecteraient pas les normes MiCA. Cela viserait directement des géants comme l'USDC de Circle ou le Tether, deux géants do-dominés qui, bien qu'opérant légalement en Europe, restent libellés en dollars.
À l'inverse, la contribution française encourage explicitement l'émission et l'adoption de stablecoins libellés en euros. Elle demande également un cadre juridique clair pour les dépôts bancaires tokenisés (les « wrapped bank deposits »), une technologie peu développée mais vue par les régulateurs comme une alternative sûre et locale aux stablecoins étrangers.
Sur les émetteurs multi-devises comme Circle, qui offrent à la fois EURC et USDC, la France propose un serrage : encadrer strictement la « multi-émission » afin que ces entreprises ne puissent plus jouer facilement d'une devise à l'autre selon les conditions de marché. C'est une restriction brutale sur la flexibilité opérationnelle dont jouissent actuellement les plus grands acteurs français et européens agréés.
L'ESMA au cœur du contrôle
Pour mettre en œuvre cette vision, les autorités françaises proposent de confier à l'Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) une supervision directe des « très grands prestataires » crypto et des groupes combinant plusieurs activités. Ce changement affecterait d'abord Coinbase, Kraken, Circle et quelques autres géants. Une supervision européenne unifiée réduirait les divergences d'interprétation entre États membres et rendrait beaucoup plus difficile l'« arbitrage réglementaire » qui aujourd'hui fragmentait le marché des stablecoins en euros - cette pratique où une entreprise cherche la juridiction la plus favorable.
Les petits et moyens acteurs resteraient sous la supervision nationale, mais les mastodontes seraient bridés.
DeFi et staking : enfin un cadre?
La France propose aussi un régime proportionné pour la finance décentralisée et le staking. Jusqu'à présent, la DeFi restait largement un trou gris réglementaire en Europe. Les propositions françaises, si acceptées, créeraient des responsabilités définies pour les intermédiaires, des obligations de vigilance, et une certification des protocoles. Pour le staking, le prêt et l'emprunt de cryptoactifs, des règles enfin claires émergeraient.
C'est une vision d'encadrement progressif plutôt que d'interdiction, mais elle ne laisse plus place à l'imprévu : chaque activité aura un régime, des garanties, des contrôles.
Un bras de fer stratégique
Ces propositions ne sont pas une loi - loin de là. La Commission européenne doit d'abord recueillir les positions de tous les États membres, puis décider si et comment modifier MiCA. Mais la France, en parlant d'une seule voix avec ses quatre régulateurs majeurs, envoie un signal puissant : Bruxelles n'écrira pas la régulation crypto sans Paris, et la vision française, c'est un bloc euro, une supervision forte et des acteurs américains freinés.
Circle, Coinbase, et Kraken notent déjà ce virage. La course aux licences françaises qui a commencé devient aussi une course à l'influence sur les nouvelles règles de régulation. Les autorités françaises jouent long terme : moins pour casser la cryptofinance que pour la construire à l'image de l'Europe.