Deux émetteurs contrôlent 85 % du marché des stablecoins
Tether et Circle détiennent ensemble 85 % de l'offre mondiale de stablecoins en octobre 2026, selon les données compilées par CryptoBriefing. Cette concentration atteint des niveaux records alors que le marché total des stablecoins franchit les 300 milliards de dollars de capitalisation. Tether seul représente 60,5 % du marché avec son USDT, tandis que Circle capte près de 25 % avec l'USDC.
Ce duopole soulève des questions structurelles pour un secteur qui se présente comme décentralisé. Aucun autre émetteur ne dépasse les 10 milliards de dollars de capitalisation. La troisième place revient à des acteurs fragmentés dont le poids combiné ne représente que 15 % du marché global.
Pour les régulateurs européens, cette concentration devient un point de vigilance majeur. MiCA impose des règles strictes aux « stablecoins d'importance systémique », une catégorie qui vise précisément Tether et Circle. Mais l'USDT, le plus grand stablecoin au monde, n'a toujours pas obtenu l'agrément MiCA à trois mois de l'échéance du 8 janvier 2027.
L'USDT face au mur réglementaire européen
L'Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) a fixé une deadline claire : les plateformes agréées MiCA devront retirer l'USDT de leurs offres si Tether n'obtient pas le statut de « jeton de monnaie électronique » d'ici janvier. Ce retrait forcé concernera toutes les plateformes opérant dans l'Espace économique européen, un marché qui représente environ 12 % des volumes mondiaux de trading de stablecoins.
Tether n'a pas encore déposé de dossier complet auprès d'un régulateur européen. L'entreprise basée aux îles Vierges britanniques devra choisir un État membre comme autorité de tutelle, publier des audits détaillés de ses réserves et se conformer aux exigences de capital de MiCA. Ce processus prend généralement entre six et douze mois, un délai que Tether ne peut plus respecter pour l'échéance de janvier.
Circle, de son côté, a obtenu l'agrément pour l'USDC en juin 2026 auprès du régulateur français, l'AMF. L'euro stablecoin EURC de Circle a également reçu le feu vert. Cette conformité précoce donne à Circle un avantage compétitif sur le marché européen, alors que la BCE continue de durcir ses exigences sur les réserves.
Les risques d'une concentration excessive
La concentration à 85 % pose trois problèmes distincts. Le premier est systémique : si Tether ou Circle connaissait une crise de liquidité, l'ensemble du marché crypto serait affecté. Les stablecoins servent de paire de trading pour la majorité des transactions crypto, et une dépeg massive déclencherait une cascade de liquidations.
Le deuxième problème est géopolitique. Tether et Circle sont tous deux adossés principalement au dollar américain. L'Europe dépend donc de deux émetteurs privés pour accéder à la liquidité crypto en dollars. Les tentatives de lancer des stablecoins en euros, comme le projet Qivalis porté par douze banques françaises, peinent à atteindre une masse critique face à la domination du dollar.
Le troisième risque concerne la gouvernance. Tether opère avec une transparence limitée. Ses audits sont publiés trimestriellement par un cabinet comptable italien, mais ne répondent pas aux standards d'un audit « Big Four ». Circle, coté en bourse depuis 2025, affiche plus de transparence, mais reste exposé aux mêmes risques de marché sur ses réserves investies en bons du Trésor américain.
MiCA redessine le paysage européen
La régulation MiCA force une recomposition du marché. Les stablecoins rémunérés sont interdits pour le grand public, sauf dérogation explicite. Cette interdiction vise à protéger les dépôts bancaires, mais elle réduit aussi l'attractivité des stablecoins pour les détenteurs retail européens.
50 000 Européens ont signé une pétition contre cette interdiction, arguant que les rendements des stablecoins offrent une alternative aux comptes d'épargne traditionnels dont les taux réels sont négatifs après inflation. La BCE justifie la règle par la stabilité financière, mais les critiques y voient une protection des banques commerciales face à la concurrence des stablecoins.
Les plateformes françaises agréées PSAN, qui basculent progressivement vers le régime MiCA, doivent adapter leurs offres. Certaines ont choisi de retirer préventivement l'USDT de leurs paires de trading, anticipant l'interdiction de janvier. D'autres maintiennent le stablecoin en attendant une clarification de l'ESMA ou un revirement de Tether sur sa conformité.
Les alternatives peinent à émerger
Malgré les risques de concentration, aucun challenger sérieux n'a émergé. Les stablecoins alternatifs comme DAI, FRAX ou USDP restent marginaux, chacun sous 2 % de parts de marché. DAI, le stablecoin décentralisé de MakerDAO, est lui-même adossé à près de 40 % d'USDC, ce qui le rend dépendant de Circle.
Les stablecoins algorithmiques, censés éviter la dépendance aux réserves centralisées, ont perdu toute crédibilité après l'effondrement de TerraUST en 2022. Aucun projet de cette catégorie n'a réussi à dépasser 500 millions de dollars de capitalisation depuis.
Les banques européennes tentent de lancer leurs propres stablecoins en euros. Le Crédit Agricole a rejoint un projet de stablecoin dollar, mais pas son équivalent en euros. Cette préférence pour le dollar, même de la part des banques françaises, illustre la difficulté à imposer une alternative crédible à l'USDT et l'USDC.
Quelle marge de manœuvre pour l'Europe ?
L'Europe se retrouve devant un dilemme. Interdire l'USDT sans alternative crédible risque de pousser les traders vers des plateformes offshore non régulées. Tolérer un stablecoin non conforme à MiCA affaiblit la crédibilité du règlement avant même son entrée en vigueur complète.
La BCE explore une troisième voie : imposer des limites de détention par utilisateur pour les stablecoins non agréés, une mesure qui permettrait de maintenir l'USDT pour les traders professionnels tout en limitant l'exposition du grand public. Cette règle des 60 %, initialement prévue dans MiCA, a été assouplie, mais pourrait être réactivée sous une forme ciblée.
Le marché des stablecoins reste un oligopole. Tether et Circle contrôlent la liquidité, les régulateurs européens tentent de reprendre la main, et les investisseurs sont pris entre conformité réglementaire et accès aux paires de trading. Le compte à rebours vers janvier 2027 dira si MiCA parvient à rééquilibrer ce marché ou si la concentration à 85 % devient la norme structurelle du secteur.