Ce que MiCA a interdit depuis juin 2024
L'article 50 du règlement MiCA prohibe aux émetteurs et prestataires agréés de verser des intérêts sur les jetons de monnaie électronique. Cette disposition s'applique depuis le 30 juin 2024 à toute rémunération liée à la durée de détention. Coinbase a mis fin aux récompenses USDC le 1er décembre 2024, et Kraken limite désormais les rendements sur stablecoins aux régions hors Espace économique européen.
Deux voies subsistent pour obtenir un rendement en France : la finance décentralisée comme le protocole Aave, qui n'implique aucun intermédiaire régulé, et les produits de prêt non réglementés tels que Bitpanda Earn, présentés comme des contrats de prêt plutôt que des comptes rémunérés. Les plateformes régulées qui offraient 4 % à 6 % sur USDC ont toutes fermé ce service aux résidents français.
Le rendement brut ne dit rien du rendement net
L'USDC déposé sur Aave affiche un taux annuel de 3,5 % en septembre 2026. Mais la fiscalité française applique la flat tax de 30 % sur les plus-values crypto, qui englobe 12,8 % d'impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux. Sur 10 000 euros placés un an, le rendement brut de 350 euros se réduit à 244 euros nets après imposition.
L'EURC sur Aave rapporte 2,73 % brut. Le même capital de 10 000 euros génère 273 euros bruts, soit 191 euros nets après la flat tax. Mais la conversion initiale d'euros en EURC, puis la sortie vers un compte bancaire, ajoutent des frais de change et de retrait qui grignottent encore 77 euros. Le rendement réel tombe à 114 euros, soit 1,14 % net-net sur l'année.
Le Livret A français offre 1,60 % en moyenne durant la période étudiée, entièrement exonéré d'impôt et de prélèvements sociaux. Sur 10 000 euros, cela produit 160 euros nets garantis, sans risque de liquidation ni frais annexes. Le gain supplémentaire de 84 euros avec l'USDC sur Aave compense-t-il le risque de smart contract, l'exposition au dollar et la volatilité potentielle du stablecoin lui-même ?
Le piège du risque de change
Le dollar américain a perdu 12,2 % face à l'euro durant l'année civile 2025, effaçant environ trois années de rendement sur prêt. Un investisseur français qui détenait 10 000 dollars en USDC début 2025 récupérait seulement 8 780 euros équivalents fin décembre, même sans toucher au capital. Cette érosion passe souvent sous silence dans les discussions sur les rendements en stablecoins.
L'EURC élimine ce risque de change, puisque le stablecoin suit le cours de l'euro. Mais son rendement de 2,73 % brut sur Aave reflète une demande d'emprunt bien plus faible que celle pour l'USDC. Le marché total des stablecoins euro atteint seulement 757 millions d'euros en septembre 2026, contre 311 milliards de dollars pour les stablecoins dollar. Cette asymétrie limite structurellement les taux offerts sur EURC.
Bitpanda Earn et la zone grise réglementaire
Bitpanda Earn propose 3 % sur l'EURCV, le stablecoin émis par Société Générale-FORGE, avec une bonification promotionnelle portant le taux à 7 % sur certaines périodes. La plateforme présente ce produit comme un contrat de prêt non réglementé plutôt qu'un compte de dépôt rémunéré, ce qui contourne l'interdiction MiCA.
Cette distinction juridique reste précaire. Si l'Autorité des marchés financiers ou l'ACPR requalifient le produit comme un service de paiement réglementé, Bitpanda devra le suspendre immédiatement pour les résidents français. Les utilisateurs qui y placent des sommes importantes prennent le risque d'une fermeture sans préavis, comme cela s'est produit avec Nexo et BlockFi en 2023.
Circle France et l'agrément MiCA
Circle France a reçu l'agrément MiCA le 4 mai 2026, autorisant la garde et le transfert d'actifs numériques liés à l'USDC et l'EURC dans tout l'Espace économique européen. Cet agrément consolide la conformité réglementaire de Circle, mais n'autorise toujours pas le versement d'intérêts directs aux détenteurs.
Patrick Hansen, directeur des affaires réglementaires de Circle pour l'Europe, a qualifié cet agrément « d'étape réglementaire majeure ». Mais l'impact pour les utilisateurs français reste limité : ils peuvent désormais détenir USDC et EURC via un prestataire agréé, sans pour autant récupérer les rendements de 4 % à 6 % qui existaient avant juin 2024.
Comparaison avec les fonds monétaires en euros
Les fonds monétaires en euros affichent un rendement brut de 2,6 % en septembre 2026. Les prélèvements sociaux de 17,2 % s'appliquent, réduisant le rendement net à 2,15 %. Ce taux reste supérieur au 1,14 % net-net de l'EURC sur Aave, et les fonds monétaires bénéficient de la garantie du système bancaire européen.
L'argument du rendement ne suffit donc plus à justifier le placement en stablecoins pour un résident français. La seule raison valable devient l'utilité opérationnelle : payer rapidement en crypto, participer à la finance décentralisée, ou échanger des tokens sans repasser par la rampe bancaire à chaque transaction. Le stablecoin redevient un outil de transaction, pas un produit d'épargne.
Perspectives pour 2027
Le projet de loi de finances 2027 pourrait modifier le traitement fiscal des stablecoins. Plusieurs députés proposent d'exonérer les échanges entre stablecoins et euros de la flat tax, les requalifiant comme des conversions de devises plutôt que des plus-values. Si cette mesure passait, les frais de sortie vers un compte bancaire diminueraient sensiblement.
Mais même avec cette optimisation fiscale, les rendements resteraient inférieurs à ceux d'avant MiCA. Le règlement européen a transformé l'écosystème stablecoin : les émetteurs conformes gagnent en légitimité, mais les utilisateurs perdent toute rémunération passive. Seuls les protocoles DeFi échappent encore à cette contrainte, au prix d'un risque technique et d'une complexité d'usage qui rebutent la majorité des épargnants.