La pétition qui met MiCA face à ses contradictions
Plus de 50 000 Européens ont envoyé un courrier à la Commission européenne le 2 octobre 2026 pour exiger l'autorisation des rendements sur les stablecoins. Une campagne menée par Stand With Crypto EU, en partenariat avec Boerse Stuttgart Digital, 50 Partners, IOTA et Morpho, qui révèle une tension structurelle au cœur de MiCA : la réglementation a interdit les intérêts pour éviter que les émetteurs de stablecoins ne deviennent des quasi-banques, mais cette interdiction prive désormais l'Europe d'un outil de compétitivité face aux États-Unis et à l'Asie.
La réglementation européenne sur les crypto-actifs, entrée en vigueur en 2024 et pleinement déployée en 2026, impose aux émetteurs et aux plateformes une règle stricte : aucun rendement ne peut être versé aux détenteurs de stablecoins. Pas d'intérêts, pas de programmes de fidélité, pas de cashback. L'objectif affiché était d'empêcher que les stablecoins ne se substituent aux dépôts bancaires et ne créent un risque systémique. Mais cette même règle devient aujourd'hui un handicap compétitif.
Ce que demandent les 50 000 signataires
La campagne, lancée le 2 octobre 2026, a collecté plus de 50 000 courriers envoyés directement à la Commission. Une pétition séparée a rassemblé 126 600 signatures. Les demandes portent sur trois points précis : autoriser les cashbacks, les avantages de fidélité et les réductions de frais liées à la détention de stablecoins. Des mécanismes qui existent aux États-Unis et en Asie, mais que MiCA interdit en Europe.
Harry Pearce Gould, de Stand With Crypto EU, résume la position des signataires : « L'Europe n'a pas besoin de copier » l'approche américaine, mais « elle doit être en mesure de rivaliser avec elle ». Pierre-Andréa Bozicas, de 50 Partners, ajoute que « lorsque les règles européennes rendent les produits stablecoins moins compétitifs que ceux des États-Unis ou d'Asie, les meilleures équipes et les talents qu'elles embauchent suivent ».
Le timing de la campagne n'est pas anodin. La Commission européenne a ouvert une consultation sur MiCA en septembre 2026, avec pour objectif d'ajuster certaines dispositions avant la fin de l'année. Les organisateurs de la pétition ciblent cette fenêtre de révision pour obtenir un assouplissement des règles sur les rendements des stablecoins.
La BCE demande l'inverse : durcir encore
Pendant que 50 000 citoyens demandent plus de souplesse, le Système européen de banques centrales pousse dans la direction opposée. Selon les documents consultés par Stand With Crypto EU, la BCE souhaite étendre l'interdiction des rendements aux avantages indirects et élargir les restrictions au prêt, à l'emprunt et au staking de crypto-actifs.
Cette position s'explique par la crainte d'une « désintermédiation bancaire ». Si les stablecoins offrent des rendements attractifs, les dépôts bancaires pourraient migrer vers ces instruments, fragilisant le financement des banques européennes. La BCE considère que tout mécanisme de rendement transforme un stablecoin en produit d'épargne, ce qui le ferait entrer dans le périmètre bancaire sans être soumis aux mêmes exigences prudentielles.
Le problème, c'est que cette logique prudentielle entre en collision frontale avec la réalité du marché. Aux États-Unis, les émetteurs de stablecoins comme Circle versent des rendements sur certains produits depuis des années, sans provoquer de crise systémique. En Asie, plusieurs juridictions autorisent des mécanismes de récompense liés aux stablecoins. L'interdiction européenne ne supprime pas la demande : elle déplace simplement les utilisateurs vers des plateformes offshore.
Le coût d'opportunité de l'interdiction
L'Europe concentre environ 25 % du volume mondial de transactions en stablecoins, selon les données de Chainalysis pour le premier semestre 2026. Mais cette part est en recul de trois points par rapport à 2025. Une partie de cette érosion s'explique par la migration des utilisateurs européens vers des plateformes non-européennes qui offrent des rendements.
Circle, l'émetteur de l'USDC, a publiquement demandé à l'UE d'assouplir la règle sur les dépôts bancaires imposée par MiCA. Selon cette disposition, les réserves des stablecoins doivent être détenues à 60 % minimum sous forme de dépôts bancaires dans l'UE. Circle argue que cette exigence réduit la flexibilité des émetteurs et limite les rendements potentiels qui pourraient être redistribués aux utilisateurs.
La tension est donc double. D'un côté, les régulateurs européens veulent éviter que les stablecoins ne deviennent des substituts aux dépôts bancaires. De l'autre, l'interdiction stricte des rendements pousse les utilisateurs européens vers des émetteurs offshore, réduisant ainsi la part de marché européenne et affaiblissant la capacité de la régulation MiCA à encadrer réellement le secteur.
Une révision en 2026, mais quel arbitrage ?
La consultation ouverte en septembre 2026 doit aboutir à des ajustements d'ici la fin de l'année. Mais l'arbitrage s'annonce difficile. Autoriser des rendements sur stablecoins, même limités, reviendrait à reconnaître que MiCA a surestimé le risque systémique. Maintenir l'interdiction, c'est accepter que l'Europe perde progressivement du terrain face aux juridictions concurrentes.
Les 50 000 courriers envoyés à la Commission ne changeront pas immédiatement la réglementation. Mais ils illustrent une réalité que les régulateurs européens ne peuvent plus ignorer : une règle conçue pour protéger les consommateurs devient contre-productive si elle les pousse vers des plateformes moins régulées. La question n'est plus de savoir si MiCA doit évoluer, mais jusqu'où l'Europe est prête à aller pour rester dans la course mondiale des stablecoins.