MiCA : fin de transition, le marché des stablecoins bascule

Le 1er juillet 2026, la période transitoire MiCA s'est achevée. Tether exclu, Circle autorisé : le paysage des stablecoins en France a basculé.

Camille Deschamps Analyse

Le 1er juillet 2026, la période transitoire permettant aux prestataires de services sur actifs numériques de continuer leurs activités en France sans autorisation MiCA s'est officiellement achevée. Trois mois après cette échéance, le paysage des stablecoins accessibles aux utilisateurs français s'est considérablement reconfiguré, avec des conséquences pratiques qui vont bien au-delà de la simple conformité réglementaire.

L'Autorité des marchés financiers avait rappelé en juin que tout acteur souhaitant continuer à opérer devait avoir déposé une demande d'agrément avant cette date. Les plateformes qui n'ont pas respecté cette obligation ont été contraintes de cesser leurs services ou de retirer certains produits du marché européen. Le cas le plus emblématique reste celui de Tether, dont l'USDT a été retiré des principales plateformes européennes entre fin 2024 et début 2025, faute d'autorisation en tant que jeton de monnaie électronique.

Circle obtient l'agrément français, Tether reste exclu

Circle, émetteur de l'USDC, a obtenu en juillet 2024 une autorisation d'établissement de monnaie électronique en France, lui permettant de poursuivre ses opérations dans l'ensemble de l'Espace économique européen. Cette décision a consolidé la position de l'USDC comme principale alternative à Tether sur le marché européen, malgré une capitalisation mondiale encore inférieure (environ 45 milliards de dollars pour l'USDC contre 120 milliards pour l'USDT au 30 septembre 2026).

La réglementation MiCA impose des exigences de réserves particulièrement strictes pour les jetons de monnaie électronique adossés à des devises non européennes. Pour les EMT non significatifs, au moins 30% des réserves doivent être détenus sous forme de dépôts auprès de banques commerciales. Ce seuil monte à 60% pour les EMT classés comme significatifs. De plus, des limites de concentration s'appliquent : 25% maximum par institution bancaire pour les EMT non significatifs, et 10% pour les significatifs.

Le seuil des 200 millions d'euros par jour

MiCA définit un mécanisme de surveillance des stablecoins qui pourrait déclencher des mesures restrictives. Un stablecoin dépasse les seuils de signification lorsqu'il enregistre simultanément plus d'un million de transactions par jour ET un volume agrégé quotidien supérieur à 200 millions d'euros. Il est crucial de noter que ce plafond s'applique uniquement aux paiements de biens et services, excluant explicitement le trading et les règlements B2B on-chain.

Au premier trimestre 2026, aucun EMT adossé au dollar n'a publiquement franchi ces seuils, selon les données disponibles. Cependant, la frontière entre paiement de biens et services et trading reste floue dans certains cas d'usage, notamment les paiements NFT ou les achats de tokens de gouvernance. L'Autorité bancaire européenne n'a pas encore publié de lignes directrices détaillées pour distinguer ces catégories.

Exigences de fonds propres et audits obligatoires

Les émetteurs d'EMT doivent maintenir des fonds propres minimaux de 350 000 euros ou 2% de la moyenne des actifs de réserve, selon le montant le plus élevé. Pour les jetons significatifs, cette exigence grimpe à 3%. Ces montants peuvent sembler modestes pour des émetteurs gérant des milliards d'euros, mais les règles de concentration des réserves compliquent la gestion opérationnelle.

Les réserves des EMT doivent faire l'objet d'une réconciliation quotidienne et d'audits annuels indépendants. Les émetteurs de jetons de référence d'actifs, une catégorie distincte des EMT dans MiCA, sont soumis à une évaluation de complétude de 60 jours ouvrés par leur autorité nationale, suivie de 25 jours supplémentaires pour consultation de l'ABE et de l'AEMF. Cette procédure explique pourquoi si peu d'émetteurs ont réussi à obtenir une autorisation complète avant la fin de la période transitoire.

Conséquences pour les investisseurs français

Les utilisateurs français de cryptomonnaies ont dû adapter leurs stratégies de gestion de liquidités. L'USDT, largement utilisé pour les opérations de trading sur les plateformes offshore, n'est plus accessible via les plateformes enregistrées en Europe. Les traders doivent désormais convertir leurs euros en USDC ou en euros numériques via des stablecoins européens émergents, ce qui ajoute une étape de conversion et des frais supplémentaires.

Pour les paiements transfrontaliers, la domination de l'USDC sur le marché européen pose une question de souveraineté. Circle est une société américaine soumise à la juridiction des États-Unis, ce qui signifie que les réserves peuvent potentiellement être gelées par décision judiciaire américaine, même si l'émetteur détient une licence française. Plusieurs projets de stablecoins adossés à l'euro cherchent à combler ce vide, mais aucun n'a encore atteint une échelle suffisante pour concurrencer l'USDC.

L'action de la BaFin en mars 2025 : un cas d'école

En mars 2025, l'autorité allemande BaFin a émis une ordonnance de cessation contre un émetteur pour omissions dans son livre blanc. L'émetteur a corrigé les manquements dans un délai de 90 jours, évitant ainsi des sanctions plus lourdes. Cet épisode illustre la sévérité des autorités européennes sur le respect des obligations de transparence, même pour des infractions formelles.

Le livre blanc d'un EMT doit être déposé au moins 40 jours ouvrés avant l'émission, et tout changement matériel des conditions d'émission nécessite une mise à jour approuvée par l'autorité compétente. Cette rigidité contraste avec la flexibilité dont bénéficiaient auparavant les émetteurs, qui pouvaient ajuster leurs politiques de réserves ou leurs frais sans préavis réglementaire.

Perspectives : MiCA 2.0 et les dépôts tokenisés

La Commission européenne a étendu en juin 2026 la période de consultation sur la révision de MiCA, signalant des ajustements potentiels pour 2027. Parmi les sujets débattus figurent le traitement des dépôts tokenisés, une catégorie d'actifs qui n'entre pas clairement dans le cadre actuel de MiCA mais que plusieurs banques européennes expérimentent déjà.

Un dépôt tokenisé est une créance directe sur une banque, représentée par un token blockchain, contrairement à un EMT qui est émis par un établissement de monnaie électronique distinct. Si ces dépôts se développent à grande échelle, ils pourraient contourner une partie des contraintes MiCA tout en offrant une sécurité équivalente, puisqu'ils bénéficient de la garantie des dépôts bancaires jusqu'à 100 000 euros.

Conclusion : une régulation stricte mais incomplète

La fin de la période transitoire MiCA a clarifié le cadre juridique des stablecoins en Europe, mais plusieurs zones grises subsistent. Le traitement fiscal des rendements de stablecoins, autorisés sous certaines conditions par MiCA, n'a pas encore été harmonisé au niveau européen. En France, la question de savoir si ces rendements relèvent du prélèvement forfaitaire unique de 30% ou d'un autre régime fiscal n'a pas été tranchée par l'administration.

Pour les utilisateurs français, le message principal est clair : les stablecoins non autorisés comme l'USDT ne sont plus accessibles via les canaux régulés. Ceux qui continuent de les utiliser via des plateformes offshore s'exposent non seulement à des risques de contrepartie accrus, mais aussi à des complications fiscales en cas de contrôle, l'ACPR et l'AMF ayant renforcé leur surveillance des flux vers les plateformes non enregistrées.

La réglementation MiCA représente une avancée en matière de protection des consommateurs, mais elle a également fragmenté le marché mondial des stablecoins. L'Europe dispose désormais d'un cadre juridique parmi les plus stricts au monde, ce qui pourrait encourager l'innovation locale tout en limitant l'accès aux produits dominants du marché mondial. Le débat entre sécurité réglementaire et compétitivité internationale ne fait que commencer.

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