Stablecoins sans rendement : 50 000 Européens contestent MiCA

Une pétition de 50 000 Européens réclame le droit au rendement sur stablecoins. MiCA interdit tout intérêt, la BCE veut élargir l'interdiction.

Camille Deschamps Analyse

50 000 Européens réclament le droit au rendement

Une pétition signée par plus de 50 000 utilisateurs européens de crypto-actifs demande à la Commission européenne de réviser l'interdiction des rendements sur stablecoins inscrite dans le règlement MiCA. La campagne, lancée début octobre 2026 par une coalition d'associations de consommateurs crypto et relayée par plusieurs plateformes DeFi, cible l'article 46 de MiCA qui interdit formellement aux émetteurs de stablecoins de verser des intérêts ou toute forme de rémunération aux détenteurs.

Cette mobilisation intervient alors que la Banque centrale européenne (BCE) souhaite au contraire élargir l'interdiction. Le 22 septembre 2026, la BCE a proposé d'étendre le périmètre de l'article 46 aux rendements indirects générés par le prêt de stablecoins, le staking ou les protocoles DeFi. Selon la BCE, un détenteur qui dépose son stablecoin sur Aave ou Compound et perçoit un rendement contourne la règle en substance, même si techniquement l'émetteur ne verse rien directement.

Ce que les Français ne peuvent pas faire avec leurs stablecoins

Aux États-Unis, un détenteur d'USDC peut placer ses tokens sur des protocoles comme Aave ou Compound et obtenir un rendement annuel de 4 à 8 % selon les conditions de marché. Sur Curve Finance, les paires de liquidité USDC-USDT rapportent entre 3 et 6 %. Les plateformes centralisées américaines comme Coinbase offrent également des comptes rémunérés sur stablecoins, avec des taux autour de 4,5 % en octobre 2026.

En France et dans l'Union européenne, MiCA interdit ces mécanismes dès lors qu'ils impliquent un stablecoin agréé. Circle, l'émetteur de l'USDC conforme à MiCA, ne peut pas proposer de compte rémunéré. Les protocoles DeFi qui acceptent des stablecoins MiCA-compatibles et versent des intérêts se trouvent dans une zone grise : la BCE considère qu'ils violent l'esprit du règlement, même si aucune sanction n'a encore été prononcée.

Le cas du staking est encore plus épineux. La fiscalité française du staking reste floue, mais la question devient théorique pour les stablecoins : MiCA classe tout mécanisme de rémunération comme interdit, que le rendement provienne d'un intérêt, d'une récompense de validation ou d'un partage de frais de protocole. Un utilisateur français qui détient un stablecoin euro agréé ne peut en tirer aucun revenu passif sans sortir du cadre réglementaire.

La logique de la BCE : protéger la transmission monétaire

L'interdiction repose sur un raisonnement de politique monétaire. Si les stablecoins versaient des intérêts, ils deviendraient des substituts directs aux dépôts bancaires. Or, la BCE pilote l'économie en ajustant les taux d'intérêt que les banques répercutent sur les déposants et les emprunteurs. Un stablecoin rémunéré à 5 % alors que les livrets bancaires plafonnent à 2,5 % capterait l'épargne et court-circuiterait le canal de transmission de la politique monétaire.

La BCE craint également une fuite des dépôts bancaires. Les banques européennes financent leurs prêts en grande partie grâce aux dépôts de leurs clients. Si une part significative de cette épargne migre vers des stablecoins rémunérés, les banques doivent se refinancer sur les marchés à des taux plus élevés, ce qui augmente le coût du crédit. La stabilité financière entre en jeu dès que les volumes de stablecoins atteignent une échelle systémique.

Les défenseurs de MiCA rappellent que l'euro numérique de la BCE, dont le lancement est prévu en 2028, ne versera lui non plus aucun intérêt. Autoriser les stablecoins privés à rémunérer leurs détenteurs alors que la monnaie publique ne le fait pas créerait une distorsion concurrentielle inacceptable pour le régulateur.

L'argument des pétitionnaires : innovation et fuite des capitaux

Les signataires de la pétition avancent trois griefs. Premièrement, l'interdiction pénalise les utilisateurs européens sans raison technique valable. Un stablecoin adossé à des réserves qui génèrent elles-mêmes un rendement (obligations d'État, dépôts bancaires rémunérés) produit naturellement un surplus. Aux États-Unis, Circle reverse une partie de ce surplus à ses utilisateurs institutionnels. En Europe, Circle conserve l'intégralité du rendement généré par les réserves de l'USDC européen, soit environ 120 millions d'euros par an selon des estimations basées sur un encours de 3 milliards et un taux moyen de 4 %.

Deuxièmement, l'interdiction freine l'adoption de la DeFi en Europe. Les protocoles de prêt, les market makers automatisés et les stratégies de yield farming reposent sur des incitations économiques. Si les détenteurs de stablecoins ne peuvent pas être rémunérés, la liquidité se tarit. Les volumes de trading sur les DEX européens ont chuté de 40 % entre juillet et septembre 2026, selon les données de DefiLlama, tandis que les volumes américains ont progressé de 18 % sur la même période.

Troisièmement, la règle pousse les capitaux vers des juridictions plus souples. Un utilisateur français peut contourner l'interdiction en utilisant des stablecoins non agréés (USDT, DAI) via des plateformes offshore. Mais cette stratégie le place hors du cadre de protection de MiCA et l'expose à des risques accrus. L'alternative consiste à transférer ses actifs vers des comptes américains ou suisses, ce qui revient à exporter de l'épargne européenne.

Une révision peu probable avant 2028

La Commission européenne doit publier un rapport d'évaluation de MiCA en décembre 2027. C'est à cette occasion que les modifications substantielles pourraient être débattues. Mais le contexte politique ne plaide pas en faveur d'un assouplissement. La BCE a durci le ton sur les stablecoins tout au long de 2026, et plusieurs États membres (Allemagne, Pays-Bas, France) soutiennent une approche stricte pour préserver la souveraineté monétaire.

Les pétitionnaires espèrent néanmoins que le volume de signatures incitera le Parlement européen à organiser une audition publique sur le sujet. Une telle audition ne garantit aucune modification législative, mais elle placerait le débat sur la table au moment où les premières statistiques d'impact de MiCA seront disponibles. Si les chiffres montrent une érosion significative de la liquidité DeFi européenne ou une migration massive des utilisateurs vers des plateformes offshore, l'argument économique pourrait peser davantage.

En attendant, les utilisateurs français qui veulent générer un rendement sur leurs stablecoins n'ont que deux options : sortir du cadre MiCA en assumant les risques associés, ou renoncer à tout revenu passif. La deuxième option devient d'autant plus coûteuse que les taux d'intérêt européens restent positifs, rendant le manque à gagner tangible mois après mois.

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