Le Crédit Agricole rejoint un stablecoin dollar, pas l'euro

Vingt et une grandes banques, dont le Crédit Agricole, lancent une coentreprise pour un stablecoin en dollar. L'euro passe au second plan malgré MiCA.

Julien Marchetti Analyse

Vingt et une grandes banques viennent d'annoncer une coentreprise pour lancer un stablecoin en dollar. Le Crédit Agricole en fait partie. Deutsche Bank, Santander, BBVA, UBS et Commerzbank aussi. Le projet européen d'un stablecoin en euro, lui, attendra.

Le consortium a grossi vite. Il réunissait dix membres au départ. Il en compte désormais vingt et un, répartis sur plusieurs continents. Dix banques nord-américaines, huit européennes, et trois venues d'Asie, du Moyen-Orient et d'Afrique. La liste aligne des noms qui pèsent lourd dans la finance mondiale.

Un stablecoin dollar d'abord, l'euro « priorité suivante »

La coentreprise doit se constituer au quatrième trimestre 2026. Le stablecoin, lui, est attendu au premier semestre 2027. Il sera adossé au dollar, à parité de un pour un. L'euro n'a pas disparu du plan. Il est simplement rangé au rang de « priorité suivante », derrière le billet vert, avant les autres devises du G7.

Ce choix mérite qu'on s'y arrête. Ces banques ne sont pas américaines pour la plupart. Le Crédit Agricole est français. Santander et BBVA sont espagnoles. Deutsche Bank et Commerzbank sont allemandes. UBS est suisse. Pourtant, ensemble, elles décident d'émettre du dollar avant l'euro. Le message est direct : la demande solvable, aujourd'hui, se libelle en dollars.

Cette logique va à rebours du discours tenu à Bruxelles et à Paris. Le règlement MiCA a été présenté comme la rampe de lancement d'un stablecoin en euro crédible. Les banques françaises, elles, avancent en ordre dispersé sur le sujet, comme nous l'avons détaillé dans notre article sur les paris opposés des banques françaises sur le stablecoin euro. Le nouveau consortium tranche la question à sa manière. Il mise sur le dollar.

Deux cadres réglementaires, un seul objectif

Le projet doit composer avec deux régimes en même temps. Aux États-Unis, le GENIUS Act, entré en vigueur le 18 juillet 2025, encadre les stablecoins de paiement. Il impose une réserve adossée à un pour un, un reporting hebdomadaire et une publication financière trimestrielle. En Europe, le stablecoin devra respecter MiCA et ses règles sur les jetons de monnaie électronique, avec agrément et surveillance renforcée au delà de certains seuils.

Se plier aux deux cadres à la fois est un pari coûteux. C'est aussi la force du projet. Un stablecoin dollar bancaire, audité et régulé des deux côtés de l'Atlantique, se distingue nettement des acteurs actuels. Le marché reste dominé par des émetteurs privés comme Tether et Circle. Les banques parient qu'un jeton estampillé par leurs propres bilans rassurera les trésoriers d'entreprise et les grands investisseurs.

Ce que le communiqué ne dit pas

L'annonce laisse beaucoup de zones d'ombre. On ne connaît ni le nom de l'entité, ni celui du jeton. On ignore quelle blockchain servira de socle. Le dépositaire des réserves n'est pas précisé. La gouvernance non plus. Point le plus important pour un investisseur : rien n'indique si le stablecoin circulera librement sur des blockchains publiques ou s'il restera cantonné aux banques membres.

Cette dernière inconnue décide de presque tout. Un jeton fermé, réservé aux échanges entre établissements, serait un outil de règlement interbancaire de plus. Utile, mais loin des usages qui ont fait le succès des stablecoins. Un jeton ouvert, échangeable par n'importe quel détenteur d'un wallet, entrerait en concurrence frontale avec USDT et USDC. Les deux scénarios n'ont pas la même portée.

Pourquoi ce projet compte pour l'épargnant français

Le sujet peut sembler lointain. Il ne l'est pas. Le Crédit Agricole compte des millions de clients en France. Si sa coentreprise émet un stablecoin grand public, une partie de ces clients y sera exposée par leur propre banque. C'est le prolongement d'un mouvement déjà engagé, quand un groupe comme BPCE prépare l'accès aux cryptos, un dossier que nous avons suivi dans notre analyse sur l'achat de cryptos via sa banque face aux exchanges.

Reste une question de souveraineté. L'Europe répète depuis des mois vouloir un stablecoin en euro pour ne pas dépendre du dollar dans les paiements numériques. Le tapis réglementaire est déroulé, comme nous l'expliquions à propos du stablecoin euro face à un dollar qui reste dominant. Et pourtant, au premier stablecoin dollar d'ampleur, les banques du continent choisissent le billet vert. Le calendrier annoncé court jusqu'en 2027. D'ici là, la place laissée à l'euro se mesurera aux actes, pas aux intentions.

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